I. Conférence introductive
   
 

Sexualité et vieillissement
Compte-rendu de la présentation de Gérard Ribes

Les chiffres entre parenthèse font référence aux numéros des diapositives de la présentation.

Le conférencier

Psychiatre et sexologue, Gérard Ribes partage son temps entre un cabinet privé, l'université et l'hôpital où il est médecin dans un service de gériatrie. Il est également professeur associé au Laboratoire de psychologie de la santé et du d éveloppement de l'Université Lyon 2, où il dirige l'équipe «santé et vieillissement». Enfin, directeur de l'enseignement de sexologie à l'Université Lyon 1, il développe des enseignements et des recherches concernant, notamment, la sexu-alité des seniors. Il est aussi l'auteur ou le co-auteur de nombreuses publications. Signalons parmi les projets, la publication de La sexualité des seniors, à paraître en janvier 2008, et la direction d'un travail de recherche, Facteurs permettant la sexualité des résidants en institution gériatrique.

Croyances et représentations

Depuis la Physiologie du mariage d'un certain Debay, en 1873, pour qui «la vieillesse est condamnée à une continence indispensable à sa survie» (3), et jusqu'à nos jours, la sexualité des personnes âgées continue de faire l'objet de croyances et représentations traditionnelles qui veulent, notamment, lui imposer une limite d'âge. La sexualité des personnes âgées? Déplacée, ridicule, dangereuse, transgressive, hors normes… répondent en substance et à divers titres Voltaire, Oscar Wilde, Michel Foucault ou encore Romain Gary (4).

Les croyances contemporaines et les idées reçues ont traversé les ans, évoluant au gré des nouvelles connaissances scientifiques et des nouveaux modes de vie des générations. Elles demeurent profondément ancrées dans la société. En 1991 Judith Butler, philosophe américaine et féministe, en a répertorié quelques unes : «les personnes âgés n'ont pas de désir sexuel, elles ne sont pas attirantes physiquement donc pas désirables, le sexe chez les personnes âgées est honteux et pervers», etc. (5)

Aux barrières culturelles et physiologiques, s'ajoute la frontière de l'âge en matière de sexualité, qui est sans cesse repoussée, selon la catégorie des personnes considérées. C'est du moins ce que démontre une enquête de 2004. A la question de savoir si la sexualité diminue avec l'âge, la majorité des quadragénaires interrogés pensent qu'effectivement, elle diminue vers 60-64 ans. Pour les quinquagénaires, cependant, cette limite se situe plutôt autour de 70 ans, et pour les sexagénaires, de 75 ans… (6) Ces résultats confirment l'idée que le vieux, c'est l'autre, ce n'est jamais soi…

Parler de la sexualité des personnes âgées renvoie à sa propre sexualité, et oblige à s'interroger sur ses propres croyances, valeurs et représentations. La dimension maternante et infantilisante, qui caractérise la manière avec laquelle les professionnels et les aidants naturels s'adressent aux personnes âgées, serait-elle un moyen de se défendre de la sexualité de l'âgé? Cette tendance à la désexuation de l'autre crée la différence entre le monde des adultes et celui des vieux. (8-9)

Vieillissement et éléments théoriques

Le vieillissement, âge des pertes et des renoncements, se caractérise par l'installation progressive des marqueurs de la vieillesse (11):

  • les marqueurs biologiques, qui entraînent un déficit sensoriel et moteur, et une altération de l'image du corps ;
  • les marqueurs sociaux, qui s'expriment par le repli, la perte d'identité et d'autonomie, et l'effondrement du Moi social ;
  • les marqueurs psychologiques qui conduisent à un certain ralentissement, à un déficit cognitif, parfois à la dépression, voire au suicide.

Vieillir, on ne m'avait pas prévenu
Jean-Louis Trintignant

En même temps qu'ils font ressortir les peurs et les angoisses liées à la dégradation du corps, à la maladie, ou encore à la mort, ces marqueurs du temps s'accompagnent d'une remise en question fondamentale de la place et de l'utilité de la personne âgée au sein de la société. Pour le personnel des EMS, qui accueille et prend soin des personnes âgées, la connaissance et la compréhension de ces « horloges » du vieillissement, constituent donc un véritable enjeu. L'enjeu est d'autant plus important que ces professionnels en institution ont un rôle essentiel à jouer auprès des personnes âgées – qui oscillent entre abandon et continuité, entre désengagement et engagement – pour les aider à accepter le vieillissement sans renoncer (13 et ss.).

La «vieillesse abandon» se caractérise par un attachement à des valeurs devenues irréalistes, par le repli et les regrets, donne lieu à une sexualité régressive, tandis que la «vieillesse réussie» passe par l'acceptation, l'activité, le dynamisme, et l'ouverture, et permet une nouvelle étape de la vie sexuelle, pour être «moins dans le besoin, davantage dans le désir».

Cette nouvelle étape de la sexualité chez la personne âgée n'est pas que la continuation de sa sexualité d'adulte. Il s'agit aussi d'inventer une sexualité pour l'avenir, en rupture avec le passé, où les repères quantitatifs sont remplacés par des repères émotionnels et relationnels, où le corps suit de nouveaux rythmes… (16). En même temps, et statistiques à l'appui, la vie sexuelle antérieure a une influence réelle sur le maintien d'une activité sexuelle avec l'âge (23 et ss).

Sexualité et institution

Vieillir en institution signifie-t-il que l'on devient un individu public, qui n'a plus droit à son intimité et à sa sphère privée? Comment l'institution délimite-t-elle les espaces privés et les lieux publics?

De l'institution ou du résidant:
qui est chez qui?

La plupart des études montrent que le personnel infirmier et les médecins ont une attitude positive à l'égard de la sexualité des personnes âgées. Cependant, ces attitudes ne s'accompagnent généralement pas de comportements qui en facilitent l'expression (40 et ss.). Il y a donc souvent décalage entre les paroles et les actes.

Alors, quelles pourraient être les stratégies pour répondre aux besoins sexuels des personnes âgées en institution? Elles sont multiples (46 et s.) et pas forcément compliquées à mettre en œuvre. Ainsi, par exemple, il peut s'agir d' améliorer les connaissances des équipes concernant la sexualité des personnes âgées, de leur permettre de discuter ouvertement de leurs attitudes et inquiétudes concernant les problèmes de sexualité dans l'institution, de promouvoir l'intimité des résidants (écriteau «Ne pas déranger»), d' autoriser les visites des conjoints, d'encourager les opportunités où les résidants peuvent se rencontrer et cultiver les amitiés et les relations, de favoriser l'accès à des informations concernant la sexualité et le conseil aux résidants intéressés, d'éduquer les familles sur les demandes sexuelles des personnes âgées, etc.

 

En conclusion de sa présentation, Gérard Ribes propose quelques questions à se poser pour savoir dans quelle mesure les besoins d'intimité et la santé sexuelle des résidants sont réellement pris en compte par l'institution :

  • Quelle est l'attitude générale de l'institution concernant la sexualité?
  • La vie privée est elle respectée? Comment?
  • Quelles sont les ressources et informations disponibles concernant les questions sur la sexualité ?
  • Les résidants peuvent-ils influer sur la politique de l'établissement au sujet de la sexualité ?
  • Les équipes sont-elles formées et continuent-elles à se former pour la promotion de la santé sexuelle ?

 

La sexualité n'est pas une obligation,
mais son expression doit toujours être possible.

Gérard Ribes

 

La discussion

Les échanges avec la salle ont mis en évidence les préoccupations et les interrogations des professionnels en EMS :

  • Le contexte institutionnel renvoie à la question de la délimitation des espaces privés et des espaces publics, et à la problématique de la chambre – chambre individuelle ou double, possibilité de fermer à clé, frapper et attendre avant d'entrer…
  • Le projet d'établissement doit clarifier la place du résidant et sa possibilité d'exprimer sa sexualité. Dans quelle mesure, au travers de son projet d'établissement, l'EMS favorise-t-il l'inhibition sexuelle ou, au contraire la réussite de la vie sexuelle des résidants ?
  • Le projet de soins, la nature des soins prodigués peuvent-ils affecter la vie sexuelle des résidants? Les gestes des soignants, la toilette, ont le pouvoir de continuer de donner – ou non – de la valeur au corps, à le sexuer. Les conséquences d'une opération comme l'ablation de la prostate doivent être prises en compte, par exemple.
  • La capacité de réflexion de l'équipe de professionnels, la connaissance et la compréhension réciproques des professionnels et des personnes âgées, contribuent également à la réussite de la vie sexuelle des résidants.
  • Quel est le rôle des familles et des proches, qui peinent souvent à imaginer que leurs parents puissent encore avoir une vie sexuelle, et qui sont confrontés à un sentiment de trahison face au parent disparu – le père / la mère qui disparaît derrière l'homme / la femme qui désire. Comment éduquer les familles ?
  • Quelle réponse apporter face aux besoins sexuels des personnes âgées désorientées ? Comment aborder ici la notion de désir face à l'absence de discer-nement? Dans ce contexte, l'entourage a tendance à vouloir s'accaparer le résidant, décider à sa place de ses besoins affectifs.

 

   
  Lien vers la présentation de Gérard Ribes (52 diapositives)
   
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  La version intégrale des actes de la Journée inter-EMS 2007 en format pdf