II. Ecrits des professionnels et récits d'action
   
 

La sexualité des personnes âgées
Entre représentation et prise en charge: les mots de soignants

Sylvie Hediguer, infirmière
Mémoire de fin d'études, HEdS, filière de formation infirmier-ère HES, octobre 2006

 

Objectif du travail

Après avoir entendu l'histoire de ce couple de nonagénaires vivant dans un établissement parisien, qui souhaitait pouvoir dormir côte à côte, et auquel le personnel soignant avait refusé d'accoler leurs lits au motif que l'institution n'est pas un «bordel», l'auteure a souhaité étudier la représentation de la sexualité des personnes âgées dans le milieu infirmier, et les attitudes des soignants qui y sont confrontés. Elle qui, dans son travail d'infirmière à domicile, n'avait quasiment vu que des lits accolés, est partie à la rencontre des EMS, genevois en l'occurrence, où les lits sont le plus souvent séparés…

Ce mémoire de fin d'études a donc pour principal objectif de comprendre quelle est la vision, la politique, la philosophie des établissements face à la vie sexuelle des résidants, et quelles sont les représentations en la matière des soignants.

Démarche

Après avoir développé un cadre théorique autour des représentations et croyances, de la personne âgée et du vieillissement, de la sexualité en général, de la sexualité de la personne âgée et de l'approche de la sexualité dans les soins infirmiers, le mémoire est complété par une exploration plus concrète des EMS, basée d'une part sur un questionnaire, d'autre part sur des interviews de soignants.

Idées fortes

  • Des chiffres. Plus de 80% des EMS genevois ont répondu au questionnaire. Il ressort de leurs réponses que 94% des chambres ont des serrures, que 74% des résidants en possèdent la clé et que 35% s'en servent. En outre, la totalité des EMS donnent pour consigne de frapper avant d'entrer dans une chambre – 50% des soignants le font – 84% des établissement imposent d'attendre avant d'entrer – 71% des soignants le font. Plus concrètement, de nombreux EMS ont mis à disposition des résidants des écriteaux «Ne pas déranger». En outre, sur les 83 couples vivant en EMS, 51 partagent la même chambre, et 8 auraient rapproché leurs lits.
  • Les représentations. De prime abord, la sexualité des personnes âgées est généralement bien acceptée dans les EMS. Néanmoins, en approfondissant la question, il y a un décalage entre ce qui est socialement et professionnellement correct d'exprimer, et les représentations individuelles des soignants, qui laissent transparaître un certain dégoût et témoigne que le sujet est encore tabou. Les soignants parlent facilement de la sexualité de la personne âgée… mais entre eux. C'est déjà plus difficile lorsqu'il s'agit d'aborder la question avec un résidant. Peut-être les soignants sont-ils trop proches des résidants, les considérant comme un membre de leur famille.
  • Les avances ne sont pas toujours celles que l'on pense… Et ne sont pas vécues de la même façon selon que les acteurs sont des hommes ou des femmes ! Ainsi, les avances provenant des résidants masculins sont souvent considérées comme des propositions à caractère sexuel. Dès lors, le personnel féminin reconnaît ne jamais faire la bise aux hommes âgés, alors qu'elles la font volontiers aux résidantes. Quant aux soignants masculins, ils estiment que ce n'est pas à eux d'embrasser les résidants, cette familiarité étant réservée aux proches. Or, ce qui est perçu par les soignants comme des avances déplacées n'est peut-être que la manifestation d'un besoin de tendresse. Cette incompréhension entre les sexes laisse donc supposer que les résidants hommes sont en manque de tendresse…
  • L'importance d'un cadre institutionnel. Les soignants interrogés ont beaucoup insisté sur l'importance d'un cadre clair et cohérent mis en place par l'institution pour traiter de ces questions sensibles, et donner ainsi aux soignants les moyens d'adopter les bonnes attitudes.
  • L'anticipation passe par la formation. C'est en commençant par se questionner sur leurs propres représentations et sur leurs propres limites que les soignants pourront aborder la question de la sexualité des personnes âgées avec plus de sérénité. Dans ce sens, la formation et la réflexion peuvent aider les soignants à anticiper et à affronter certaines situations sensibles. Or aucun des professionnels interrogés n'a reçu de formation spécifique sur la sexualité des personnes âgées.


Bilan et perspectives

Trois pistes possibles pour améliorer la prise en charge de la sexualité des personnes âgées :

  • La piste de la formation. S'il est vrai qu'au cours de la formation, l'accent est mis sur l'autonomie du patient et le respect de son intimité, la question de la sexualité n'est pas directement abordée. Durant les interviews, les professionnels ont presque tous relevé cette lacune et l'ont déplorée. Des cours individuels ou collectifs avec des intervenants externes permettraient aux soignants d'appréhender le sujet.
  • La piste institutionnelle. L'idée ici est que l'institution se positionne clairement sur la ligne de conduite qu'elle attend de son personnel vis-à-vis du résidant, y compris de sa vie sexuelle. Seul un projet institutionnel respectant totalement la personne et ses besoins peut amener, voire contraindre, le personnel à adopter les attitudes justes en toutes circonstances.
  • La piste politique. C'est sans doute la piste la plus complexe et la plus utopique, en ces temps de restrictions budgétaires, puisqu'il s'agirait de donner les moyens aux EMS de prendre en compte les besoins réels des résidants. Souvent, dans les interviews, les soignants ont invoqué le manque de temps pour justifier des comportements parfois peu respectueux de l'intimité du résidant. Un renforcement des effectifs permettrait ainsi d'améliorer la qualité de la prise en charge.

Au travers des entretiens avec les professionnels, on se rend compte que la sexualité des personnes âgées est encore un sujet tabou. Pour aborder ces questions, il n'y a pas qu'une seule approche qui puisse convenir à tous. Chacun doit trouver la sienne, qui lui est propre et qui correspond à des valeurs dictées par sa culture et son vécu.

Je sais que mon devenir d'être humain est d'être confrontée
au problème de ma sexualité, et je souhaite qu'à ce moment-là,
on tienne compte de mes envies et de mes désirs…

Sylvie Hediguer

 

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